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Les Serviteurs

 

De Jean-Luc Lagarce

 

aizan
Fiche d'identité :

 

Mise en scène :

Jacques Laurent

 

Scénographie :

Philippe Maurin

 

Musique :

Pascal Giordano

Thomas Garcia

 

Lumières :

Philippe Maurin

 

Costumes :

Alexandra di Biaggio (Assistée de Régine Dumée)

 

Distribution :

Valet de chambre/ chauffeur : Pascal Giordano

1ère et 2de femme de chambre : Sophie Lacoste

Cuisinière : Isabelle Mathieu

 
Présentation :

A l’étage, Madame et Monsieur ont peut-être disparu. Les serviteurs, cloîtrés à la cuisine, l’office, blottis autour du personnage de la cuisinière, se racontent sans fin l’agonie de Madame et Monsieur, tout en continuant le rituel du service: la montée à l’étage, chaque matin, de la première femme de chambre et du valet de chambre et leur descente le soir à l’office.

Ils évoquent aussi l’attitude qu’ils auraient pu avoir: la révolte contre les maîtres, « le grand sac de palais d’été », ou bien le départ pour refaire leur vie ailleurs, mais il est trop tard. « Le seul but des serviteurs était d’être serviteur, peut-être que les serviteurs prolongent leur propre existence en prolongeant l’apparence des maîtres…
Peut-être que l’étage n’est plus qu’une ignoble pourriture, peut-être que les serviteurs sont maintenant les serviteurs de cette pourriture, combien de temps cela durera-t-il ?

Théâtre de l’intime, confidences murmurées, le texte des Serviteurs résonne comme une justification de leur existence, pour ces personnages oubliés au sous-sol. On pense à Beckett, Ionesco et Kafka. La distanciation, les personnages se représentent, parlent d’eux-mêmes à la troisième personne, accentuant cet effet de vertige, de constat fataliste d’une faillite d’un système social qui continue à tourner en roue libre sans logique aucune. L’humour et une certaine cruauté imprègnent ce texte et donnent l’épaisseur émotionnelle à ces personnages abandonnés, en proie au doute, condamnés à parler, à ressasser, à se justifier.
La cuisinière : « c’est cela, il faut parler, parler, parler… faisons durer ».


Principes scènographiques :

Deux éléments scénographiques apparaissent dans l’hypothèse de Lagarce : L’escalier et la cuisinière.

L’escalier, c’est le lien entre le monde d’en haut et le monde d’en bas, c’est l’image de l’ascension mais inversement de la chute. « Fort raide, cet escalier est si dangereux après l’encaustique». La cuisinière ne peut plus le gravir depuis tellement longtemps que l’étage est devenu pour elle une sorte d’Eden mythique et idéalisé. C’est enfin l’objet qui permet le service des maîtres, un objet de désir pour les serviteurs de second rang, un objet de convoitise où s’exacerbent rancoeurs et jalousies.

« La cuisinière cuisinait, c’était son rôle et sa mission… trop de viandes, trop de légumes et de poissons, et d’énormes gâteaux d’anniversaire, trop de tout cela. La cuisinière mangeait, dévorait, s’empiffrait de sa propre production. Elle se transformait en gardemanger, en cuisine, peu à peu… en nourriture peut-être ».

La cuisinière est imbriquée, trop lourde pour se déplacer, dans un dispositif constitué d’un plan de travail, d’un réchaud sur lequel glougloute une marmite, d’un four fumant dont on ne distingue plus la porte. Son corps, microcosme en expansion, envahit peu à peu son espace et dégouline de tous côtés.

La scénographie se réduira à un sol carrelé sur plateau nu : au centre du carrelage, la cuisinière, dans un des angles, l’escalier en colimaçon. Nous ajoutons un espace, celui du chauffeur : le vestiaire.

 

Notes de mise en scène :

Domestiques : gens de peu, petites gens, classe inférieure, prolétaires avant l’heure, avant le mot, rôles secondaires, rats et larbins, esclaves attendant à l’office, à la cuisine, qu’on les sonne, les siffle, surgissant de n’importe où et s’évanouissant aussitôt. Silencieux mais n’en pensant pas moins.
Notes de Jean-Luc Lagarce sur les domestiques - Instructions aux domestiques d’après Jonathan Swift


Ce texte résonne étrangement, pour moi, avec le climat et le fond des débats organisés à La chartreuse de Villeneuve-les-Avignon après l’annulation du festival. Un désarroi profond comme après un deuil, des confidences presque murmurées sur les assemblées générales, les tentatives de s’organiser.

Pour moi les participants étaient comme les serviteurs de Lagarce, désemparés, essayant de perpétuer des rituels, en sachant bien le côté dérisoire. Continuer à jouer ou s’arrêter ? Se révolter, s’en aller ou continuer, la mort dans l’âme. L’autre point de rencontre avec ce texte est ma pratique d’ateliers de théâtre dans les institutions (foyer de vie/maison de retraite). Le rituel du quotidien, le ressassement, la nostalgie du passé…

Les serviteurs sont porteurs de nostalgie, d’un ordre ancien rassurant, détenteurs d’un savoir ancien qui ne sera plus transmis. Et condamnés à continuer, les serviteurs continuent à travailler comme si de rien n’était, ils se suffisent à eux-mêmes. L’essentiel de leurs rêves est protégé. Sans les maîtres, malgré leur disparition, les serviteurs réussissent à rester eux-mêmes.

Ils sont le reflet de ce fatalisme généralisé, de cette non-révolte devant le nouvel ordre économique mondial, portant des valeurs de respect du travail, de soumission à la hiérarchie dans un monde où le travail et la valeur travail se réduisent considérablement. Ce texte trouve une résonance avec la période actuelle, période de mutation, de doute, de révoltes sporadiques, de fuites ou de repli sur soi. La cuisine est une usine à produire des repas qui, ne trouvant plus leurs débouchés naturels (leur consommation par les maîtres disparus), sont engloutis par la cuisinière. « L’organisation des menus est désormais une mécanique silencieuse ».

Les rouages subtils du service de maison se grippent ; le système hiérarchisé du rapport entre les domestiques se lézarde.
Un humour grinçant imprègne les réflexions des serviteurs, leur volonté de poursuivre le jeu, d’exister.

 

Jacques Laurent - 2004

 

 

 

 

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